Thaïlande, la route de l’exil

La Thaïlande, à l’instar de nombreux pays, s’est construite au fil des siècles par les migrations et le mélange de différentes cultures.

On ignore souvent qu’un Etat thaï appelé Nan Chao (650-1250) prospérait dans les provinces chinoises actuelles du Yunnan et du Sichuan. Mais avant sa conquête par les Mongols en 1253, les Thaïs avaient commencé à migrer vers le Laos et le Nord de la Thaïlande.

Au Cambodge, les bas-reliefs du temple d’Angkor montrent que les armées khmères du XIIème siècle employaient des mercenaires thaïs. Les Khmers leur donnaient le nom de Syam, dérivé du sanscrit shyama, qui signifie « doré » ou « basané » à cause de leur teint plus sombre. Ce surnom donnera son nom au royaume de Siam.

Plus généralement, les ancêtres des Thaïlandais d’aujourd’hui se répartissaient sur une vaste région au sein de laquelle avaient lieu des migrations périodiques. Des études approfondies ont permis de retrouver les traces de communautés thaïes de Dien Bien Phu au Vietnam jusqu’à l’Assam en Inde.

Selon le linguiste Paul Benedict, auteur de « Austro-thaï language & culture » (non traduit en Français), l’Asie du Sud-Est fut un « important foyer de développement culturel de l’Homo sapiens. Il paraît aujourd’hui vraisemblable que les premiers agriculteurs au monde, peut-être également les premiers hommes à pratiquer le travail des métaux, appartenaient au groupe linguistique austro-thaï ».

Choisit-on d’être migrant?

Je me suis souvent demandé ce qu’il se passe dans la tête de quelqu’un qui part en emportant une petite valise pour tout bagage sans certitude de retrouver un jour sa maison et le pays qui l’a vu naître. Cette question en entraîne une autre: qu’emporterais-je si je devais tout laisser derrière moi?

Pas facile d’y répondre, vous en conviendrez.  La route de l’exil n’est pas un voyage d’agrément. On ne se réveille pas un matin en disant: « Qu’est-ce que je pourrais bien faire aujourd’hui? Tiens, et si je m’exilais? »

Les migrations de populations ont toujours existé que ce soit pour raison économique ou politique. Et bientôt, nous devrons faire face à la migration climatique.

La Thaïlande s’est constituée au fil du temps par l’arrivée d’individus d’ethnies différentes qui peu à peu créèrent une entité nationale regroupée autour d’une langue, d’une monarchie. Ce sont les différences qui enrichissent un pays et lui donnent sa culture.

Puisque la question des migrants s’invite dans la campagne électorale française de ce printemps 2017, je voudrais vous raconter une anecdote que j’ai vécue il y a quelques années en Thaïlande.

De Savannakhet à Paris

Un soir de mars 2003, alors que je dîne au Why Not Cafe en compagnie de Karine dont j’ai fait la connaissance à Bang Saphan, je remarque un Asiatique d’environ quarante ans buvant une bière, installé dans un transat. On voit tout de suite qu’il n’est pas d’ici. Les habitants du coin ont l’habitude de porter des T-shirts et des pantalons souvent trop grands pour eux et, la plupart du temps, sont chaussés de tongs tandis que cet homme porte un bermuda, une chemisette en parfait état, coupés à sa taille et des mocassins.

Bientôt, sans autre forme de protocole, il vient s’installer à notre table et engage la conversation. En fait, j’ai déjà entendu parler de lui par Anouk, une autre copine rencontrée sur place, qui a eu l’occasion de dîner avec lui et un couple de Français. J’apprends qu’il est Français d’origine laotienne. A Bang Saphan pour un mois, il n’est pas en vacances, il a l’habitude de parcourir le monde pour son travail. Je découvre un homme chaleureux et pétri d’humour.

Quelques jours plus tard, il réapparaît à notre table et, pressé par nos questions, nous raconte son histoire peu banale.Il est arrivé en France à l’époque fameuse des boats-people de la fin des années 70. Il a d’abord fui le Laos en pleine nuit avec sa famille lorsqu’il avait 12 ans, traversant le Mekong depuis Savannakhet pour se réfugier en Thaïlande.

Ses parents faisant partie de la petite bourgeoisie étaient assez mal vus par le régime communiste qui a réussi à mettre à bas l’économie du pays en un temps record (un mois!). La recette est simplissime: le gouvernement fixe le prix de chaque produit pour que tous les citoyens y aient accès. L’idée est généreuse en soi mais un grain de sable s’était glissé dans cette belle mécanique: la plupart des marchandises étaient importées, les fruits par exemple venaient de Thaïlande, et les commerçants les achetaient plus cher qu’ils n’avaient le droit de les vendre.

La traversée du Mekong

Les parents de notre compagnon ont donc réuni leurs économies et payé des passeurs pour fuir le Laos. La veille de leur départ, ils ont vu un cadavre déjà bien amoché flotter sur le fleuve, tué par les gardes qui patrouillaient le long des rives. Ils sont partis en pleine nuit dans une barque, entièrement vêtus de noir et lorsque les projecteurs balayaient le fleuve, ils devaient cesser de ramer et s’aplatir dans l’embarcation. Pour la première fois de sa vie, le jeune garçon a entendu ses dents claquer et depuis cette nuit-là il n’aime plus entendre les chiens aboyer. Arrivés en Thaïlande, ils sont allés se constituer prisonniers auprès de la police et ont passé en prison plusieurs nuits sur lesquelles il préfère ne pas s’attarder. Ils ont ensuite intégré un camp de réfugiés dans l’attente d’un départ vers un monde meilleur.

La vie de réfugié

Ne connaissant que le Laotien, les adolescents du camp recopiaient des lettres destinées à leurs futures familles d’accueil. Les adultes, personne n’en voulait. Chaque jour leur parvenait la liste de ceux qui partaient. Après deux ans d’attente, une opportunité s’est présentée pour la France dont P. ne voulait pas entendre parler. Sur la carte, notre pays lui semblait ridiculement petit. Il rêvait de grands espaces tels que les Etats-Unis ou l’Australie et voulait parler Anglais. Ses parents l’ont obligé à partir parce que là où ils étaient il n’y avait aucun avenir pour lui.

Le brouillard de Paris après les brumes du Mekong

Arrivé seul en France sans connaître un mot de notre langue, le jeune homme a montré de telles facilités d’apprentissage qu’il s’est fait remarquer par un professeur qui le trouvait trop intelligent pour le CAP de mécanique auquel on le destinait. Lui, cela ne le dérangeait pas, il avait appris les mots « caisse » et « bagnole » et il trouvait ça chouette. Il a donc étudié l’informatique et parle couramment l’Anglais grâce à son job. Il a réussi à faire venir ses parents mais ils n’ont jamais pu s’intégrer vraiment bien que son père ait trouvé un emploi.

La même année, j’ai croisé un Vietnamien installé en France et marié à une Française qui ne voulait plus entendre parler de son pays d’origine. Trop de mauvais souvenirs…

Non, décidément, on n’est pas migrant par choix.

Phonsy-et-son-copain-thaietvous-com.jpg
Phonsy, à gauche, mon correspondant laotien

La photo ci-dessus n’a aucun rapport avec cet article mais elle a une histoire. Lorsque j’étais en classe de 6ème au lycée* Louis Pergaud de Besançon (plus communément appelé « lycée de Palente« ), notre professeur de Français, M. Berchoud auquel je tiens à rendre hommage, avait fait en sorte de nous mettre en relation avec de jeunes étrangers. C’est ainsi que j’ai eu non pas un mais deux correspondants. Une jeune Yougoslave (c’était l’époque de Tito) qui s’appelait Nada et habitait Ljubljana, capitale de la Slovénie, et Phonsy, un jeune Laotien de Savannakhet. Nada et moi sommes restées en relation pratiquement jusqu’à ce que je passe le Bac mais les échanges avec Phonsy n’ont pas duré très longtemps. Aujourd’hui, bien sûr, je le regrette, cependant lorsqu’on est jeune (j’avais à peine 12 ans), on ne se rend pas compte de l’importance des choses. Il m’écrivait que j’avais de la chance de vivre en France parce que chez lui c’était la guerre et je crois que j’avais peur.

Phonsy m’a donc envoyé sa photo, prise le 10 janvier 2509 (soit le 10 janvier 1966) au dos de laquelle il a écrit un petit mot me demandant d’en prendre soin. Et moi qui ai pas mal déménagé dans ma vie et n’ai quasiment plus rien de cette époque, je conserve cette photo dans mon portefeuille depuis plus de 50 ans!

J’espère qu’il va bien.

*A l’époque, les lycées commençaient à la 6ème

Source: Lonely Planet Thaïlande (Edition de novembre 2001) et mes souvenirs personnels

 

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