La prostitution en Thaïlande

En 1960, sous la pression des Nations Unies, le Maréchal Sarit Thanarat, chef du gouvernement militaire, a fait voter une première loi interdisant la prostitution.

Mais en 2003, on estimait le nombre de travailleurs du sexe en Thaïlande à 2,8 millions dont 1,98 million de femmes et 820 000 hommes. En 2003 toujours, cette activité a rapporté 3% du PIB. Face à cette ampleur, l’OIT (Organisation Internationale du Travail) conseillait dès 1998 de reconnaître la prostitution comme une source de revenus dans les pays d’Asie du Sud-Est.

Une activité illégale mais bien présente

A Nonthaburi, banlieue nord de Bangkok, existe un musée particulier qui vous entraîne à la découverte de quatre siècles de prostitution en Thaïlande. Le musée n’est pas ouvert en permanence au public pour des raisons d’économie d’électricité et se visite sur rendez-vous.

Il a été créé par Chantawipa « Noï » Apisuk, ancienne prostituée à l’origine de la fondation Empower (Education Means Protection Of Women Engaged in Recreation) qui date de 1985 et dont la vocation n’est pas d’aider les professionnelles à sortir de la prostitution mais de leur permettre de se perfectionner en Anglais et en marketing pour donner un nouvel élan à leur carrière. Noï estime que la prostitution est un métier comme un autre et que, loin de l’interdire, le gouvernement devrait la soutenir car selon elle, elle est « un atout pour le pays sur lequel il faudrait capitaliser. » Remarque approuvée par une de ses consoeurs, la féministe Lakkana Punchiwai, alias Kham Phaka (lttéralement « la fille de mauvaise vie »), auteure, chroniqueuse à Voice TV et Matichon Weekly qui estime que « nous pouvons être fiers de Bangkok, capitale mondiale de la prostitution. » En fait, en Asie, la Thaïlande arrive en quatrième place derrière Taïwan, les Philippines et l’Inde.

Autre voix, celle de Chalidaporn Songsamphan, professeure de Science Politique à l’université de Thammasat, spécialiste de la prostituion qui, selon elle, perpétue les inégalités de genre: « La majorité des prostituées sont des femmes qui quittent leurs provinces rurales pour partir se prostituer dans les grandes villes. Elles y sont envoyées par leurs parents, de façon plus ou moins tacite, avec la mission de soutenir financièrement la famille, et notamment les études du fils le cas échéant. La pratique de « vendre sa fille », qui rappelle l’ancien droit siamois, concerne des centaines de milliers de personnes. Si elle est formellement interdite par la loi, personne n’a jamais été condamné pour ce motif. » Mais cette pratique ne touche pas que les femmes. De jeunes hommes sans qualification s’engagent aussi dans cette voie qui leur permet d’envoyer de l’argent chaque mois à leur famille restée au village. En 1993, un rapport établissait que les sommes envoyées chaque mois allaient de 1800 à 6100B. Le salaire moyen en 2013 était de 300B/jour soit 7 200B pour 24 jours travaillés dans le mois. Dans les familles pauvres, avoir un fils ou une fille qui se prostitue permet, à défaut de payer des études, d’acquérir des biens de consommation tels que télévision, moto, voiture, etc… Cette aisance financière incite d’autres jeunes sans avenir dans leur communauté à suivre l’exemple des prostitué(e)s.

Une autre femme, la Ministre du Tourisme, Kobkarn Wattanavrangkul, veut y mettre un terme et prévoit de redorer l’image de la sulfureuse Pattaya en la transformant en une capitale de sports nautiques et ainsi lui permettre de retrouver la respectabilité. Cette mesure ne fera que déplacer le problème. Une autre Pattaya surgira. Tant que les problèmes d’économie et d’éducation des provinces rurales pauvres ne seront pas résolus, le phénomène persistera.

Les Chinois, principaux clients

Les Thaïlandais accusent souvent les immigrés chinois du XIX° siècle d’être à l’origine de la prostitution dans leur pays. En fait, la longue tradition des concubines avait semé le terreau de la marchandisation du corps des femmes. Selon les sociologues, 75% des Thaïlandais célibataires font appel aux services d’une prostituée une à deux fois par mois en moyenne. Ce chiffre tombe à Bangkok où les jeunes femmes sont plus émancipées que dans les provinces rurales.

Au XVII° siècle, Ayuthaya était chargé par le gouvernement de veiller sur 600 concubines. La tradition d’avoir une épouse principale, une épouse secondaire et des maîtresses était tolérée socialement. Jusqu’à Rama IV qui régna de 1851 à 1868, le roi de Thaïlande avait une épouse et des concubines.  Il faudra attendre  1935 pour voir la première loi sur le mariage monogame. Cependant, aujourd’hui encore, cette tradition perdure dans les milieux politiques ou d’affaires et parmi les jâo phâw (parrains du crime organisé).

Déjà en 1604, des marchands hollandais notaient que « lorsque les étrangers se rendent en Thaïlande pour y faire du commerce… on leur propose des femmes. » Ils précisaient également qu’à Ayuthaya la plupart de leurs compatriotes « possédaient des concubines et des maîtresses afin d’éviter la fréquentation de prostituées ordinaires. »

A la même époque, les jeunes nobles étaient déniaisés par une esclave au service de la famille. Une résurgence de cette pratique s’est répandue au cours des 80 dernières années, période durant laquelle les pères de famille emmenèrent leurs fils dans les salons de massage afin d’y perdre leur virginité. Mais la libération sexuelle des jeunes Thaïlandaises et l’épidémie de Sida tendent à faire disparaître cette tradition.

Cependant, les premières maisons closes furent bel et bien ouvertes par les Chinois au XIX° siècle. Les bordels, joliment appelés maisons à thé, étaient implantés autour de Sampeng Road où ils côtoyaient les maisons de jeu et les fumeries d’opium. On les reconnaissait à leurs lanternes vertes, aujourd’hui disparues. A l’heure actuelle, les Chinois contrôlent encore en grande partie la prostitution thaï.

Si l’activité des prostituées était dévalorisée, elle n’était pas stigmatisée dans la mesure où on lui reconnaissait une fonction sociale. Sous la pression internationale, la Thaïlande commença à promulguer des lois restrictives dès les années 1950 mais il faut attendre la loi de 1996 pour que le racolage et l’acte sexuel tarifé soient interdits.

L’influence des soldats américains

Les GI’s n’ont pas attendu la Guerre du Vietnam pour fréquenter les lieux de plaisir thaïlandais. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Bangkok comptait une centaine de cabarets, boîtes à strip-tease et autres dont un complexe de 9 étages sur Yaorawat, l’artère principale de Chinatown. Un autre complexe, le célèbre Nana Plaza, prospère quant à lui sur Sukkhumvit.

Il faut savoir que le gouvernement américain, si prude à l’intérieur de ses frontières, a soutenu la création du fameux R & R, Recreation & Rest (récréation et repos) dans plusieurs grandes villes d’Asie-Pacifique telles que Singapour, Manille, Hong-Kong, Hawaï, Bangkok puis Pattaya. Ces deux dernières sont rapidement devenues les destinations privilégiées des GI’s où le R & R est devenu I & I pour Intoxication & Intercourse (cuite et sexe). Durant la Guerre du Vietnam, 700 000 soldats étaient envoyés chaque année à Pattaya pour reprendre des forces avant les combats.

Selon la professeure Chalidaporn, la pérennité de la prostitution en Thaïlande et en Asie du Sud-Est n’est pas seulement due aux soldats américains, même si leur déploiement à créé une forte demande. La liberté sexuelle, la polygamie et les inégalités économiques nées à la fin de la Seconde Guerre Mondiale entre les grandes villes et la province ont créé un terrain favorable à l’expansion de cette activité . La corruption, ensuite, engendre un cercle vicieux en se nourrissant des réseaux de prostitution qui trouvent là les moyens de prospérer.

Sugar Daddy

Interdite, la prostitution est cependant partout en Thaïlande, de façon plus ou moins visible. Un tiers des établissements de divertissement sont enregistrés auprès des autorités et la majorité d’entre eux paient des pots-de-vin aux policiers.

Il existe deux formes de prostitution au Pays du Sourire; la première, destinée aux touristes étrangers, est très visible dans les quartiers chauds. Les autorités la surveillent et la tolèrent. Elle fait partie du folklore local et ne représente que la partie émergée de l’iceberg. A peine 2,5% des prostitué(e)s thaï travaillent dans des bars et 1,3% dans des salons de massage. On estime également à moins de 5% les rapports sexuels tarifés entre Thaï et farang.

Mais il existe une autre prostitution, clandestine, plus dure, plus importante, sous l’emprise des mafias locales dirigées par des gens de pouvoir (policiers, militaires, politiciens…) et destinée aux clients locaux. Celle-ci touche au trafic d’êtres humains et dans ces réseaux, les prostitué(es) n’ont aucun droit, aucune protection et travaillent dans des bordels cachés derrière la façade d’un karaoké, gogo-bar, salon de massage ou motel.

Il existe en Thaïlande une expression bien connue qui vous propose de reprendre un peu de dessert. En fait de dessert, il s’agit de services sexuels destinés à des fonctionnaires appelés les Sugar Daddy, prodigués par une adolescente mineure. Un récent scandale a révélé l’existence d’un réseau de prostitution à Mae Hong Son dans le Nord du pays, réseau sous le contrôle des policiers locaux. Les clients incriminés étaient des élus municipaux en séminaire. Cette pratique ancienne du cadeau destiné à un fonctionnaire est connue et malheureusement répandue. Elle reflète l’hypocrisie d’une société qui laisse faire en s’appuyant sur des lois qui ne sont pas respectées.

Prostitution enfantine

L’EPCAT (End Child Prostitution & Trafficking) recense entre 30 000 et 40 000 enfants prostitués en Thaïlande. Chiffre démenti par une étude de l’université Chulalongkorn selon laquelle leur nombre s’élèverait à 800 000! (l’étude a recensé tous les mineurs de moins de 18 ans). En 1996, la loi visant à stopper la prostitution enfantine définissait cette dernière en deux catégories: les 15 à 18 ans et les moins de 15 ans.

La loi de 1996 opère un changement notable dans l’application des peines. Auparavant, seul(e)s les prostitué(e)s étaient reconnu(e)s coupables. Aujourd’hui, les clients, les propriétaires d’établissements et même les parents peuvent être inquiétés. Enfin, et c’est une bonne nouvelle, de nombreux pays ont adopté une législation extraterritoriale qui leur permet de poursuivre leurs ressortissants pour des faits commis en Thaïlande.

Les grandes villes comme Bangkok attirent de nombreux travailleurs immigrés sans réel statut, des membres des ethnies montagnardes et des paysans pauvres majoritairement originaires de l’Isan. Les enfants de ces populations sont souvent réduits à la mendicité et deviennent des proies faciles pour les rabatteurs. 

La Thaïlande est aussi malheureusement une plaque tournante et une destination pour le trafic d’êtres humains originaires du Myanmar, du Laos, du Cambodge et de la Chine. En 2007, elle s’est fait épingler par le Département d’Etat américain qui l’accusait de ne pas répondre aux normes minimales de prévention de la traite d’êtres humains. Aucune donnée fiable sur les victimes de ce trafic n’existe actuellement.

Pour aller plus loin:

  • ECPAT, http://www.ecpat.net, lutte contre la prostitution enfantine et le trafic d’êtres humains
  • CATW, Coalition Against Trafficking in Women, http://www.catwinternational.org, combat la traite des femmes
  • EMPOWER FOUNDATION, http://www.empowerfoundation.org, syndicat des travailleurs du sexe
  • 1300, numéro de la permanence téléphonique auprès de laquelle il est possible de signaler des comportements suspects relatifs au tourisme sexuel impliquant des enfants
  • Gavroche, numéro 271 (mai 2017), lire la très intéressante interview de Chalidaphorn Songsamphan sur les inégalités de genre en Thaïlande

Sources: Gavroche, numéro 272, juin 2017, Lonely Planet 5ème édition (2001) et 11ème édition (2014)

 

 

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