Thaïlande: la guerre oubliée

Il y a quelques années, en 2003 pour être précise, j’ai rencontré Anouk à Bang Saphan. Nous nous sommes liées d’amitié mais elle devait nous quitter moins de deux ans après. Je pense souvent à elle et je me souviens qu’elle portait un joli bracelet en argent acheté à Hat Yai.

Je m’étais promis d’y aller mais le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) s’est déclaré. Les autorités déconseillaient fortement de se rendre dans le Sud car on y signalait plusieurs cas parmi des personnes revenant de Malaisie. Qu’à cela ne tienne, ça sera pour une autre fois! Mais lorsque je suis retournée en Thaïlande en 2005, j’ai mis le cap au Nord pour visiter Chiang Mai et sa région.

Aujourd’hui, l’extrême Sud, situé à seulement 300 km de Ko Samui, est sillonné par les convois militaires. Des postes de contrôle barrent les routes et des brouilleurs d’ondes neutralisent les portables pour éviter que les insurgés les utilisent comme détonateurs.

Depuis 2004, on compte environ 5 500 morts et 10 000 blessés. En 2012 une étude australienne a révélé que 5% des attaques terroristes qui ont eu lieu dans le monde entre 2002 et 2009 ont eu pour cadre l’extrême Sud de la Thaïlande. Pour l’instant, l’insurrection reste confinée aux provinces de Pattani, Yala, Narathiwat et une petite partie de la province de Songkhla.

Remontons le cours de l’histoire

Les causes du conflit actuel remontent à la fin du 18e siècle et sont le résultat d’un processus classique, on pourrait presque dire banal s’il n’était si tragique.

Après des années de lutte, de guerres de succession et de tentatives d’invasion, le sultanat de Patani (avec un seul « t »), grand comme le Qatar, accepte la suzeraineté du royaume d’Ayutthaya en 1767 et redevient indépendant après sa chute. Pour peu de temps puisqu’il est annexé par le Siam en 1771 sous Rama 1er, le fondateur de la dynastie Chakri.

En 1909, le sultanat est officiellement attribué au Siam par le traité de Bangkok, appelé aussi traité anglo-siamois. A l’époque, la Malaisie est sous domination britannique et pour les Anglais le but de cet accord est d’avoir un allié face aux Français installés en Indochine mais pas que… L’Angleterre reconnaît la souveraineté du Siam qui, en contrepartie, abandonne ses prétentions sur d’autres régions malaises.

Un déséquilibre ethnique

La population musulmane d’ethnie malaise représente 80% des habitants des provinces de Pattani, Yala et Narathiwat mais 2,2% de la population de Thaïlande à majorité bouddhiste. Et on le sait, en Thaïlande, le bouddhisme est religion d’Etat.

Même si le gouvernement thaï fait preuve de tolérance en permettant aux musulmans de pratiquer librement leur religion, ces derniers ont le sentiment d’être des citoyens de seconde zone et regrettent l’interdiction qui leur est faite d’enseigner le jawi, le dialecte local, aux écoliers et d’imprimer leurs journaux dans cette même langue. Pour eux, le problème est culturel avant d’être religieux. Ils voient le gouvernement thaï comme un pouvoir colonial et les bouddhistes comme des intrus.

Des revendications identitaires

Les mouvements séparatistes ne sont pas nouveaux. Dès les années 1950, on a vu la formation de groupes de défense des droits de la minorité malaise ayant pour but des revendications identitaires. Dix ans plus tard des groupes armés toujours actifs aujourd’hui ont vu le jour, comme l’Organisation Unifiée de Libération de Pattani (PULO), le Front Islamique de Libération de Pattani (BIPP) ou le Front National Révolutionnaire (BRN).

Dans les années 1980, une accalmie a pu faire croire à la résolution du conflit suite à la libération des chefs de la rébellion. A cette période, le gouvernement thaï a mis sur pied des institutions destinées à développer la région afin de montrer sa volonté d’apaisement. Mais cela n’a pas duré.

La lutte s’intensifie au milieu des années 2000 et chaque année la période du ramadan est propice à une recrudescence des actes violents, assassinats ciblés d’informateurs musulmans, attaques aveugles contre des civils bouddhistes, les symboles de l’Etat (casernes, checkpoints de l’armée ou de la police) et les moines dont certains ont été décapités.

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Photo Thierry Falise pour l’Express

Au cours de l’année 2013, l’insurrection a évolué vers une guérilla difficile à combattre pour l’armée et la police. Comme le notait Tony Davis, journaliste spécialiste du conflit et analyste à la revue Jane’s Defence Weekly: « Les insurgés montrent de plus en plus des qualités de tacticiens sur le terrain militaire, leurs attaques contre l’armée sont plus efficaces: on est en train d’assister à une escalade concertée et mieux organisée de l’insurrection. »  Les séparatistes luttent sur un terrain qu’ils connaissent bien, une région couverte d’une jungle épaisse. 150 000 policiers et militaires sont mobilisés pour lutter contre les insurgés mais il ne se passe quasiment pas un jour sans que l’un d’eux ne soit tué ou blessé dans les embuscades le long de routes bucoliques bordées de cocotiers ou lors d’attaques aux EEI (engins explosifs improvisés).

Un discours de plus en plus radical

Si le problème était au départ une question culturelle et politique, il a clairement dérivé vers la question religieuse. Frontalière du sud de la Thaïlande, la Malaisie sert de base arrière aux séparatistes et plus particulièrement la région du Kelantan, dirigée par un parti islamiste ultra conservateur qui veut imposer la charia.

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Etudiantes à Yala, photo Thierry Palise pour l’Express

Ce qui est très grave, c’est que l’insurrection monte les voisins les uns contre les autres. Comme toujours dans ce genre de conflits, des représailles horribles sont perpétrées des des deux côtés, entre des personnes qui vivaient auparavant en bonne intelligence. Des bouddhistes et des musulmans sont tués lors d’attaques aveugles lorsqu’ils rentrent chez eux à moto ou, pire, décapités lorsqu’ils travaillent dans les plantations d’hévéas, un des piliers de l’économie locale.

Une guerre dont on parle peu

Forte de ses 24 millions de touristes chaque année, une manne pour l’économie, la Thaïlande tente de minimiser le conflit. Mais il y a une autre raison: le sens du nationalisme, (voir à ce sujet, l’article du blog lectourebangkok https://lectourebangkok.com/2017/06/23/model-challenge-a-la-thai/) enseigné dans les écoles est très fort en Thaïlande et, aussi bien pour la population que pour les politiciens, il est impensable qu’une région puisse prétendre à la sécession.

Il faudra cependant trouver une solution pour que l’extrême Sud retrouve le sourire car la situation actuelle ne peut que dégénérer et provoquer encore des victimes.

 

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