Le cinéma thaïlandais

Longtemps confidentiel, le cinéma thaïlandais est aujourd’hui reconnu en Occident grâce à la nouvelle vague des années 1990, suivie du cinéma indépendant des années 2000. Son histoire remonte pourtant à la fin du XIXè siècle.

Les débuts

Le tout premier film date de 1897 lors de la visite du roi Chulalongkorn (Rama V) à Berne. Le roi est immortalisé sur pellicule par François-Henri Lavancy-Clarke. Le film est rapporté à Bangkok où il obtient un grand succès auprès de la famille royale.

Flairant le potentiel de ce nouveau média, des entrepreneurs locaux importent du matériel cinématographique. Jusque dans les années 1920, on projette des films étrangers appelés nang farang (de nang: théâtre de marionnettes traditionnel et farang: étranger). Aujourd’hui encore, dans le langage populaire, « Aller au cinéma » se dit « Pai dou nang » (Aller regarder le nang).

Le premier film thaïlandais est un documentaire produit par la Société Royale des Chemins de Fer en 1922, intitulé Sam Poi Luang: Grande Célébration dans le Nord. Vantant à la fois les agréments du voyage en train et l’enchantement du cinéma, il obtient un grand succès. La Société Royale des Chemins de Fer permet aux cinéastes de se former en tournant de nombreux documentaitres pour la promotion du chemin de fer et d’autres organismes gouvernemantaux.

La même année, elle s’associe à Hollywood pour coproduire un film réalisé par Henry McRae: Nang Nao Suwan (Miss Suwanna de Siam), projeté pour la première fois le 22 juin 1923 au Phathanakorn Cinematograph de Bangkok. Il n’existe plus aucune copie de ce film.

En 1927, Manit Wasuwat réalise le premier film de fiction Chok Sorng Chan (Doublement chanceux), produit par la Wasuwat brothers’Bangkok Film Company. Une autre société de production émerge la même année, la Tai Phapphayon Thai Company. A elles deux, elles produisent 17 films entre 1927 et 1932 dont il ne reste que quelques fragments.

Durant cette période des films hollywoodiens sont également réalisés au Siam. Un documentaire, Chang, de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedesack montre un petit paysan qui tente de survivre dans la jungle. Robert Kerr, assistant de Henry McRae sur Miss Suwanna, revient au Siam en 1928 pour tourner son premier film The white Rose, projeté à Bangkok en septembre de la même année.

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Archives Nationales du Film – Nakhon Pathom

L’Age d’Or

Dès 1928, les premiers films parlants arrivent sur le marché et concurrencent fortement la production thaïe, essentiellement muette. Ces films, souvent importés, doivent être doublés. On fait donc appel à un comédien de doublage, installé au fond de la salle, qui traduit les dialogues en simultané et interprète non seulement tous les rôles mais aussi les bruitages: voitures, cris d’animaux, coups de pistolet. Certains d’entre eux sont devenus de véritables stars. Parmi eux, Sin Sibunrang connu sous le nom de Tit Khiaw qui travaillait pour la Siam Film Company.

Par mesure d’économie, certaines compagnies préfèrent continuer à produire des films muets, « sonorisés » par un comédien de doublage qui attirait un public nombreux lorsqu’il était célèbre. Cette pratique a perduré jusqu’à récemment pour des projections en plein air ou dans les zones rurales. Monrak Transistor sorti en 2000 et Bangkok Loco en 2004 montrent ce travail.

Mais le parlant prend le dessus et le premier film parlant thaïlandais, produit par les frères Wasuwat, sort en 1932 en pleine péridode de réformes politiques qui mèneront à l’abandon de la monarchie absolue. Long Thang , (L’égaré), considéré comme un film idéologique, connaît un grand succès et conduit à la création de la Sri Krung Talkie Film Company, basée à Bang Kapi. Elle produit 3 à 4 films par an, dont le premier film thaï en couleurs Pu Som Fao Sap (Grandpa Som’s Treasure) sort en 1933. Dès lors et jusqu’en 1942, le cinéma thaïlandais connaît son Age d’Or. Les relations internationales tendues qui mèneront à la Seconde Guerre mondiale incitent l’homme fort du pays, Plaek Pibulsonggram, à imposer aux sociétés de production de glorifier le nationalisme dans des films de propagande.

Mais l’opposition n’a pas dit son dernier mot. Le politicien Pridi Phanomyong produit King of the White Elephant en 1940. Tourné en anglais pour toucher un large public, le film dénonce la dérive militariste du pays à travers l’histoire d’un roi du Siam qui ne part en guerre qu’après avoir été attaqué.

L’après-guerre

Pour des raisons économiques, le cinéma thaï utilise les excédents des stocks de films d’actualité en noir et blanc au format 16mm. A cette époque, des petites compagnies éphémères produisent une dizaine de films par an en 1947/1949 puis 50 dès le début de la décennie suivante. Les thèmes abordés vont de l’adaptation de légendes traditionnelles au western thaï en passant par les films d’action. La production de ces années ne laisse pas un souvenir impérissable.

Deux films datant de 1946 sortent du lot. Un film d’action, Chai Chatree (Brave Men), réalisé par le journaliste-cinéaste Sawetanant Chalerm d’après un scénario de l’écrivain Malai Chupinji et une adaptation d’un conte populaire Chon Kawao (Le village de Chon Kawao).

La première reconnaissance internationale

Le cinéaste Rattana Pestonji est le premier à filmer en 35mm et également le premier à améliorer les qualités artistiques et techniques des films thaïlandais. Cinéaste majeur, ses films sont aujourd’hui considérés comme des chefs d’oeuvres, il présente Santi-Weena (scénario de Vichit Kunawudhi qui deviendra un cinéaste comptant dans les années 1960/1980) au Asia Pacific Film Festival de Tokyo en 1954 (1953?), premier film thaïlandais à être sélectionné dans un festival étranger. Il réitère l’exploit à Berlin en 1961 avec Black Silk (Soie Noire).

Les années 1970/1980

Si le jeu des acteurs s’améliore pour devenir plus naturel, le doublage conserve son ton théâtral. La majorité des films font la part belle à la série B. Sur 200 films qui sortent au début des années 1970, seuls 4 abordent des sujets de société:

  • L’Amant (1972) de Prak Poster traite de l’adultère
  • Khao Chue Karn (Dr Karn) (1973) de Chatrichalerm Yukol aborde le thème délicat de la corruption
  • La Madone du bordel (1974) de Thepthida Rongream évoque la prostitution
  • Le dernier amour (?) de Khamurak Sut Thai se penche sur la condition féminine

En 1977, le gouvernement thaïlandais fixe une lourde taxe sur les films importés. La riposte ne se fait pas attendre: Hollywood impose un boycott qui fait exploser la production locale. Plus de 150 films sortent en 1978! Si la quantité est au rendez-vous, on est loin de la qualité. Les critiques n’hésitent pas à parler de nam nao (eau croupie).

Cependant, tout n’est pas à jeter. Le Prince Chatrichalerm Yukol, membre de la famille royale élevé aux Etats-Unis, n’hésite pas à s’attaquer à des sujets tabous tels que la corruption dans la fonction publique à travers son film Dr Karn et la prostituion dans Hotel Angel. Vichit Kunawudhi évoque, lui, la coutume selon laquelle de nombreux Thaïlandais aisés prennent une seconde épouse, ma noi, dans First Wife et la prostituion à proximité d’une base américaine pendant la guerre du Vietnam dans Her name is Boonrawd (Elle s’appelle Boonrawd) en 1985. Vichit est également connu pour deux autres films. Khon Phukao est un récit d’aventures dont les héros sont un jeune couple des tribus montagnardes et Look Isan qui retrace la vie difficile d’une famille d’agriculteurs de l’Isan dans les années 1930.

Un autre film fait date en 1985, celui du cinéaste Euthana Mukdasanit qui plonge le spectateur au coeur du délicat problème des relations entre bouddhistes et musulmans le long de la frontière sud de la Thaïlande dans Pipi Seua Lae Dawkmai (Fleurs et Papillons) et remporte le prix du Meilleur Film au Festival International d’Hawaï. (Pour plus d’info sur les tensions entre bouddhistes et musulmans dans le Sud, reportez-vous à l’article  Thaïlande: la guerre oubliée ).

La nouvelle vague

En 1981, Hollywood inonde à nouveau le marché thaïlandais tandis que la télévision devient une culture de masse et fait chuter drastiquement la production locale. On passe ainsi d’une centaine de films annuels de 1982 à 1990 à une dizaine au milieu des années 1990. En 1998, ils ne sont plus que 6!

En 1997, alors que la thaïlande est frappée de plein fouet par la crise économique qui touche tout le Sud-Est asiatique, 3 réalisateurs venant de la publicité redonnent ses lettres de noblesse au cinéma thaïlandais.

  • Nonzee Nimibutr rencontre le succès grâce à son film Jeunes Gangsters, dépassé 2 ans plus tard par Nang Nak, un film de fantômes, qui amasse 149,6M de Bahts, du jamais vu
  • Pen-ek Ratanaruang est sélectionné au Festival de Berlin avec Fun Bar Karaoke
  • Wisit Sasanatieng voit Les larmes du Tigre Noir sélectionné au Festival de Cannes en 2001. Il est également l’auteur de scenari dont celui de Nang Nak. 

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Le cinéma indépendant

L’avant-garde thaïlandaise prend naissance au début des années 2000 avec des films indépendants et expérimentaux, plus confidentiels et intimistes que ceux de la nouvelle vague, et des courts métrages.

Le cinéaste le plus connu de ce nouveau genre est Apitchapong Weerasethakul, qui a remporté la Palme d’Or à Cannes en 2010 pour son très poétique Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. Toujours à Cannes, il a déjà reçu le prix Un Certain Regard pour son film Blissfully vôtre en 2002 et le Prix du Jury pour Tropical Malady en 2004. En 2008, il fait partie du jury présidé par Sean Penn.

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En 2006, son film Syndromes and a Century, inspiré par ses parents tous deux médecins, est présenté à la Mostra de Venise. Reconnu à l’étranger, le cinéaste est peu diffusé en Thaïlande. Il est souvent censuré en raison des sujets traités et de ses personnages dans lesquels la censure juge que le public ne se reconnaîtra pas. Blissfully vôtre montre une scène d’amour sur le bord de la route entre un Birman et une Thaïlandaise, tandis que Tropical Malady évoque l’homosexualité masculine entre un soldat et un jeune paysan.

En Occident, Apitchapong Weerasethakul est considéré comme l’un des réalisateurs majeurs de ce début du XXIè siècle. Les Cahiers du Cinéma classent Tropical Malady à la troisième place des films les plus importants de 2000 à 2009, la Cinémathèque de Toronto attribue la première place de la décennie à Syndromes and a Century, la sixième à Tropical Malady et la treizième à Blissfully vôtre.

La censure

En 1930, naît le Code de Censure qui s’applique encore de nos jours. Aucun film, DVD, VCD, ne peut sortir sans avoir été visionné et reçu le précieux tampon, sésame qui autorise sa commercialisation.

Les premiers membres du Comité étaient issus de l’aristocratie, la police et les corps d’Etat. Il faut attendre septembre 2005 pour que cette fonction soit attribuée au Ministère de la Culture.

Les scènes de sexe sont prohibées ou floutées, tout comme la nudité, la présence d’alcool, de cigarettes ou de pistolets. Ce qui est parfois amusant à regarder car si on ne voit pas explicitement les scènes, on les imagine très bien. Certains cinéastes ont d’ailleurs tourné ces pratiques en dérision dans des films comme Jaew ou M.A.I.D.

Les DVD étrangers échappent au floutage mais le Ministère de la Culture décourage fortement leur distribution

Les films d’action

On ne peut parler de cinéma asiatique sans évoquer le cinéma d’action, longtemps dominé par Hong Kong et ses films de Kung-Fu. Tony Jaa, acteur vedette qui réalise ses cascades lui-même (le Belmondo thaïlandais en quelque sorte) a réussi à imposer le muay thai (la boxe thaïlandaise) dans les films d’arts martiaux et permis au cinéma thaïlandais du genre d’accéder à la reconnaissance mondiale grâce à Ong-Bak et Tom Yum Goong (L’Honneur du Dragon).

Comme chacun le sait, les Thaïlandais revendiquent le droit à s’amuser et s’ils aiment les films de combat, ils apprécient également le second degré comme dans Killer Tattoo, parodie du genre qui met en scène deux tueurs à gages maladroits.

Les cinéastes les plus connus

  • Apitchapong Weerasethakul et son cinéma intimiste et onirique
  • Cherd Songsri (1931 – 2006), son film le plus fameux Plae Kao (La Cicatrice) a remporté en 1981, le Premier Prix du Festival des Trois Continents de Nantes
  • Le Prince Chatrichalerm Yukol, outre les films cités plus haut, a réalisé deux grandes fresques historiques, La Légende de Suriyothai en 2001 et Nasernan (La vie d’un roi d’Ayutthaya) en 2010. Il faut également citer ses films à thèmes sociaux comme Toongpoon Khokpho (Citoyen à part entière) et Sadaï (Dommage).
  • Nonzee Nimibutr qui, outre ces deux grands succès, a réalisé le beau Jan  Dara en 2001, Trois histoires de l’au-delà avec Peter ChanOK Baytong en 2003 et Pirates de Langkasuka en 2008 pour les plus connus.
  • Pen-ek Ratanaruang, présent dans les grands festivals internationaux.
  • Rattana Pestonji (1908 – 1970), le père fondateur du cinéma moderne thaïlandais.
  • Wichit Kunawudhi, l’un des rares cinéastes à avoir évoqué la vie des tribus montagnardes.
  • Wisit Sasanatieng, scénariste de deux des films de Nonzee Nimibutr. En 2005, il a remporté le Prix de la Critique Internationale au Festival de Deauville Asie.

Sources: alainbernardenthailande, guide de Phuket, wikipedia

Pour aller plus loin, lire Les guides de l’état du monde de Arnaud Dubus

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